Hommages à Francine David

Témoignage de Claudine Karlin

Francine David nous a quittés ce 26 décembre 2022

Francine est arrivée dans l’équipe d’André Leroi-Gourhan pour occuper le poste de Michel Girard, devenu vacant le temps d’un service militaire (1959-1961). Lors du retour de Michel en 1962, le poste temporaire de Francine est devenu définitif. Depuis cette époque, elle n’a plus quitté l’équipe, assistant le « Patron » jusqu’à la mort de ce dernier.

À Arcy, pendant les campagnes qui ont eu lieu entre 1959 et 1963, sa proximité avec le « Patron » nous la rendait intimidante, d’autant qu’elle ne fouillait pas souvent étant fortement occupée par son rôle d’assistante.

En dehors d’Arcy, il y eu plusieurs interventions dont certaines sont restées dans les mémoires comme celle de la Grotte des Furtins à Berzé-la-Ville, à Pâques 1962. Il s’agissait d’aller observer, déterminer et dénombrer les restes d’un squelette de mammouth tombé dans un ancien aven. Pour cela il fallait traverser un amas de blocs entassé à la manière d’un tas de sucre en morceaux. C’est à travers ce chemin des plus hasardeux que Francine acheminait résolument les repas pour l’équipe du fond et repartait avec des éléments osseux caractéristiques ! Ce fut aussi l’expédition sur l’autoroute en construction de Nitry en  juin 1962 où il fallut fouiller en urgence un cimetière mérovingien chamboulé par les engins de terrassement. Là encore, Francine a assurer avec une formidable efficacité le double rôle d’intendance et d’enregistrement des données archéologiques. Cela pour ne citer que quelques un des chantiers de sauvetage conduit pendant ces années.

Dans la Taïga Francine David nomadise avec une famille evenks. 2000. Copyright Système-renne, cliché D’Iachenko
Au Taymyr dans une famille d’éleveurs/chasseurs de rennes. Francine et un renne affamé. 1996. Copyright Ethno-renne, cliché Karlin

En 1964 elle a fait partie de l’équipe qui vint un jour de mai évaluer l’intérêt du site de Pincevent, qu’elle n’a plus quitté jusqu’en 1995. Un chantier et en plus un chantier-école c’est vivre ensemble 24h sur 24 ; au-delà des compétences professionnelles c’est former une équipe où chaque membre a sa place, son rôle. C’est ce sentiment d’appartenance qui nous reste au-delà des distances que la retraite a apporté et le départ d’un d’entre nous, aujourd’hui Francine, est une blessure pour tous. Tous ceux qui ont travaillé à Pincevent, chercheurs étrangers ou non venu se former aux méthodes Leroi-Gourhan, stagiaires en apprentissage gardent de Francine le souvenir d’une présence discrète mais efficace, grâce à qui tout fonctionnait sans heurt. À la cuisine, Francine était capable de faire une mousse au chocolat pour 40 un jour de fête. Sur le chantier, pour faire des photos, elle savait naviguer pieds nus au milieu des vestiges, en promenant sans rien abimer les pieds de la « girafe ». A l’heure de l’apéro, une cigarette et un verre à la main, elle profitait avec tous de ces moments de détente. Nombreuses sont les images qui nous restent de cette vie commune.

 C’est à Pincevent  qu’elle a commencé à travailler sur la faune d’abord en triant, consolidant le matériel pour A. Leroi-Gourhan, puis très vite, l’identifiant. Les nombreux livres sur la question dans sa bibliothèque personnelle, donnée au laboratoire, montrent combien elle s’est investie dans l’archéozoologie. Nous reprendrons ces mots d’Olivier Bignon-Lau : « L’étude de Francine, mise en annexe de la publication de 1972, est particulièrement novatrice du fait que les méthodes de l’archéozoologie ne seront fixées que vers la fin des années 70’s et plus surement vers la mi-80’s. À mes yeux, du point de vue archéozoologique et même de l’industrie osseuse, cette étude de Francine est avant-gardiste car elle joint les deux approches : elle a recherché des modules récurrents issus de la fracturation des différents éléments squelettiques. Cette recherche de la standardisation des gestes (et donc des portions fracturées) fait singulièrement écho aux recherches actuelles qui réhabilitent la fracturation (contrôlée) comme une méthode à part entière, particulièrement probante pour créer des supports réguliers et prédictibles. Son travail aurait mérité un ouvrage à part entière. Je trouve que son rôle moteur dans la création de la discipline est sous-estimé. La grande modestie de Francine y étant certainement aussi pour quelque chose. »

Après la disparition de A. Leroi-Gourhan, Francine a continué à s’interroger sur les chasseurs de rennes de Pincevent. S’inscrivant dans l’intérêt que Leroi-Gourhan avait pour la Russie, elle a monté, dans le cadre du laboratoire, un programme d’enquêtes en Sibérie pour comprendre comment vivaient les chasseurs-éleveurs de rennes, qui nomadisent aujourd’hui encore. Elle a réalisé près de huit missions dans différentes régions, à différentes saisons. La Sibérie fut sa passion. Autant les grands espaces de la toundra que les sous-bois de la taïga, autant la nomadisation en traineau que celle en renne monté. De chaque mission elle tentait de rapporter le squelette d’un animal pour les collections de comparaison du laboratoire : les grands bois de renne qui ornaient la salle informatique ont traversé les frontières dans de grands sacs de marin calfeutrés de chaussettes ; de même le squelette d’un loup fut rapporté au campement pour Francine par des chasseurs  bien qu’on n’introduise jamais un loup, même abattu, dans un campement d’éleveurs ; il fut dépouillé, vidé, nettoyé et bouilli dans un coin discret, derrière les tentes.

N’oubliant pas ses premières amours, Francine a repris la fouille du Bison à Arcy-sur-Cure, de 1995 à 2011, rassemblant autour d’elle une petite équipe qui a pris la relève lorsque la maladie ne lui a plus permis de fouiller. En effet ce chantier lui permettait enfin de vraiment fouiller, ce qu’elle faisait peu à Pincevent, occupée aux côtés du Patron. Elle a ainsi rouvert cette cavité, fouillé sous la direction du Père Hours et qui avait été scellée en 1963 lors de ce qui fût  la dernière campagne à Arcy, en raison de la découverte de Pincevent en mai 1964. Francine avait pour objectif de compléter les quelques données issues des premières fouilles. Pour obtenir le maximum d’information sur le mode de vie des Néandertaliens qui ont vécu dans cette grotte durant de nombreux millénaires, elle a décidé d’aborder la totalité des sols d’occupation conservés dans la cavité et d’ouvrir l’ensemble de l’espace disponible, un peu à la manière des grands décapages effectués à Pincevent, toutes proportions gardées ! Cette manière de faire a évidemment conduit à la découverte de structures inconnues comme, par exemple, l’existence de grands foyers sur le parvis ou encore la très probable utilisation de la petite galerie terminale comme espace de boucanage. Cela a aussi permis de parfaire l’étude de la faune chassée et celle de l’industrie lithique abordée antérieurement (1982) par C. Girard .

Francine n’avait peur de rien comme en témoignent ses longs séjours dans la petite galerie basse et exiguë de la grotte du Bison pendant  les campagnes qu’elle a conduit, mais aussi  ses  incursions dans le boyau glaiseux menant à la Galerie Schoepflin, partie profonde de la Grotte du Renne rouverte exceptionnellement  pour complément d’information en 2013. Sous des dehors calme et tranquille, elle cachait une volonté de fer qui lui faisait renverser des montagnes.

Avec elle disparaît l’une des figures historiques de l’ancien laboratoire d’Ethnologie préhistorique et l’un des rares témoins qui subsistent encore de l’épopée Leroi-Gourhan (1947-1986) .

 

C.K

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